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Retour de mobilité de Tara L'Horty - Projet FORECAST

De septembre 2025 à janvier 2026, j’ai réalisé une mobilité internationale au sein de la Direction générale pour l’action climatique (DG CLIMA) de la Commission européenne, à Bruxelles, plus précisément dans l’unité C3 « Low Carbon Solutions (III): Land Economy & Carbon Removals ». Cette mobilité s’inscrivait dans le cadre de mon projet de thèse, et plus particulièrement de son troisième chapitre et a été financée par une bourse de mobilité du PEPR FORESTT dans le cadre de son appel 2025.

Ma thèse vise à analyser et à modéliser la demande de crédits carbone issus de projets de compensation. Sur les marchés volontaires, ces crédits font aujourd’hui l’objet d’une méfiance croissante, liée notamment à des controverses portant sur leur qualité, leur permanence ou leur transparence [1]. Dans ce contexte, la Commission européenne a lancé le règlement Carbon Removal and Carbon Farming (CRCF) [2], qui établit le premier cadre européen de certification volontaire pour les absorptions de carbone et les réductions d’émissions liées aux sols, issues de projets localisés au sein de l’Union Européenne. Alors que les méthodologies de certification sont en cours d’élaboration, une question centrale demeure : celle de la structuration de la demande pour ces différents types de crédits.

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Commission Européenne sous la neige © Tara L'Horty, INRAE

Le CRCF couvre en effet une grande diversité de pratiques, allant de la ré-humidification et de la restauration des tourbières au captage direct du CO₂ dans l’air avec stockage géologique (DACCS), en passant par les projets de reboisement. Se pose alors la question des usages possibles selon la nature des crédits : des crédits issus de pratiques de carbon farming, caractérisés par une permanence limitée et une réversibilité potentielle, peuvent-ils coexister sur les mêmes marchés que des crédits dits permanents, et être échangés en dehors de leur chaîne de valeur ? À défaut, à quoi pourrait ressembler un marché spécifique pour ces crédits, et quels mécanismes permettraient d’encourager le financement de pratiques d’adaptation au sein des chaînes de valeur forestières et agricoles ? Cette dernière interrogation constitue le point de départ du projet FORECAST (« Forestry Offsets REgulation and Carbon Allocation across Supply Tracks »).

L’objectif de ce projet est, à terme, de développer un modèle d’équilibre partiel représentant les chaînes de valeur forestières et agricoles, intégrant différentes formes d’allocation de crédits carbone forestiers. La phase initiale de ce type de modélisation repose sur de nombreuses hypothèses, dont la pertinence dépend étroitement de leur ancrage dans les réalités institutionnelles et politiques. À ce titre, la DG CLIMA constituait un cadre particulièrement pertinent pour nourrir cette réflexion. Pendant quatre mois, j’ai travaillé sur ces questions sous la supervision de Valeria Forlin, adjointe au directeur d’unité et docteure en économie.

Cette période a notamment coïncidé avec l’adoption de la Stratégie européenne pour une bioéconomie compétitive et durable [3], qui prévoit la création d’un « Buyers’ Club ». Ce dispositif vise à structurer et à rendre plus prévisible la demande pour des crédits carbone certifiés, en agrégeant la demande volontaire d’acteurs privés afin de stimuler l’investissement et de soutenir les chaînes de valeur forestières et agricoles. Il constitue ainsi un levier central d’orientation de la demande, directement pertinent pour les hypothèses retenues dans le cadre du modèle développé. Comprendre ces mécanismes institutionnels et leur traduction opérationnelle afin de mieux les intégrer dans un cadre théorique constituait une motivation centrale de cette mobilité, en cohérence avec le défi « gouvernance » du PEPR FORESTT.

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Drapeau de la Commission Européenne © Tara L'Horty, INRAE

Cette expérience a également pris la forme d’un véritable travail de terrain sur les acteurs au cœur de mon étude : les acheteurs de crédits carbone. Elle m’a permis de mieux comprendre la manière dont ces acteurs sont appréhendés par les institutions européennes, tout en bénéficiant d’une plateforme d’échanges et de rencontres bien plus large que celle accessible dans un cadre académique classique. Par ailleurs, cette mobilité m’a permis d’appréhender les enjeux liés à la demande institutionnelle de crédits carbone internationaux, en dehors du cadre du CRCF. Durant cette période, le Parlement européen et le Conseil sont parvenus à un accord politique provisoire sur la loi européenne sur le climat [4], fixant un objectif de réduction de 90 % des émissions nettes de gaz à effet de serre d’ici 2040, assorti de flexibilités permettant le recours à des crédits internationaux de haute qualité à hauteur de 5 %, ainsi que d’une marge de flexibilité supplémentaire de 5% accordée aux États membres. Si ces options étaient pleinement mobilisées, la demande de crédits internationaux à cet horizon pourrait être significativement accrue et fortement orientée par les institutions publiques.

En parallèle, j’ai contribué aux travaux de l’unité sur plusieurs thématiques connexes, notamment à travers la réalisation d’une revue de littérature portant sur les risques de changements indirects d’usage des sols associés à des projets de reboisement certifiés par le CRCF. Plus largement, cette mobilité m’a permis d’aborder mon sujet de recherche de manière plus transversale et interdisciplinaire. Au-delà du CRCF, l’unité C3 est également en charge de la mise en œuvre du règlement utilisation des terres, changement d'affectation des terres et foresterie (UTCATF), ce qui m’a permis de me familiariser avec d’autres cadres et outils de mesure, de reporting et de vérification (MRV). La montée en échelle des mécanismes de compensation carbone apparaît ainsi non seulement comme un outil de financement des pratiques d’atténuation et d’adaptation au changement climatique, mais aussi comme un levier d’harmonisation des méthodes de suivi et de protection des puits de carbone à long terme.

En définitive, ces quatre mois de mobilité ont constitué une opportunité exceptionnelle d’intégrer une équipe dynamique, interdisciplinaire et experte des enjeux liés au climat, à l’agriculture et à la forêt. Ils m’ont permis de contribuer, à mon échelle, au dialogue entre recherche et politiques publiques et d’ouvrir de nouvelles perspectives de recherche. Les travaux issus de cette expérience visent ainsi à éclairer les politiques publiques de manière rigoureuse, en étant solidement ancrés dans leurs réalités institutionnelles.

Voir aussi

Documents supplémentaires :

-        [1] Delacote, P., L’horty, T., Kontoleon, A., West, T. A., Creti, A., Filewod, B., ... & Elias, M. (2024). Strong transparency required for carbon credit mechanisms. Nature Sustainability, 7(6), 706-713.

-        [2] Parlement européen et Conseil de l’Union européenne (2024). Règlement (UE) 2024/3012 établissant un cadre de certification de l’Union pour les absorptions de carbone, l’agriculture carbone et le stockage de carbone dans des produits. Journal officiel de l’Union européenne, L 2024/3012. Lien : https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2024/3012/oj/eng

-        [3] Commission européenne (2025). A Strategic Framework for a Competitive and Sustainable EU Bioeconomy. Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des régions, COM(2025) 960 final. Lien : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/?uri=CELEX:52025DC0960

-        [4] Parlement européen et Conseil de l’Union européenne (2021). Règlement (UE) n° 2021/1119 du Parlement européen et du Conseil du 30 juin 2021 établissant le cadre pour parvenir à la neutralité climatique et aux objectifs de l’Union en matière de climat à long terme (loi européenne sur le climat), Journal officiel de l’Union européenne L 243, p. 1–17. Consulté sur https://climate.ec.europa.eu/eu-action/european-climate-law_en